Formation CIECC · Système d'innovation

Le système d'innovation énergétique français : mission, capital patient et vallée de la mort

France 2030 et la PPE3 lus avec la théorie des systèmes nationaux d'innovation : ce qui pousse, ce qui tire, et pourquoi la trajectoire dépend d'abord des compétences.

Le système d'innovation énergétique français : mission, capital patient et vallée de la mort
Première de couverture du support de formation · Jean Moïse NDOH

Même grammaire, autre échelle

Le vendredi 17 juillet 2026, la deuxième journée de la formation CIECC à l'IEAM Paris a changé d'échelle. Le premier jour traitait une infrastructure urbaine, un contrat, une métropole. Le second traite un système national d'innovation, avec une question unique : qu'est-ce qui fait tenir un système d'innovation énergétique dans la durée.

L'innovation est la propriété d'un réseau

Le module s'appuie sur la littérature des systèmes nationaux d'innovation. Freeman explique le rattrapage japonais par l'architecture des relations plutôt que par une firme ou une technologie. Lundvall décrit l'innovation comme un apprentissage interactif, notamment entre producteurs et utilisateurs. Nelson compare les systèmes nationaux.

Conséquence méthodologique directe : on audite les liens, pas les instruments isolés. Et l'on choisit son périmètre de diagnostic, national, sectoriel ou territorial, en sachant que chaque industrie a son régime. Le nucléaire, avec ses cycles longs et sa contrainte de sûreté, n'a rien du photovoltaïque, dont les cycles sont courts et la compétition centrée sur le coût. Les confondre est l'erreur classique.

La triple hélice université-industrie-État complète le cadre : l'innovation naît aux intersections, chaque sphère prenant par moments le rôle des autres.

L'État entrepreneurial : thèse, critiques, équilibre

Le débat a été traité de façon contradictoire. La thèse de Mazzucato rappelle que l'État a historiquement créé des marchés, internet, le GPS et l'écran tactile ayant bénéficié de financements publics d'agences de mission. Les critiques portent sur le risque de sélection défaillante, la difficulté à démontrer l'additionnalité et la capture par les acteurs installés.

L'équilibre proposé n'est pas doctrinal : il consiste à vérifier, sur pièces, si les règles de sélection sont ouvertes et contre-expertisées.

La vallée de la mort et la règle du tirage

L'échelle de maturité technologique permet de localiser la difficulté : la vallée de la mort se situe entre le démonstrateur et la première industrialisation.

La règle centrale du module est que pousser ne suffit pas. L'amont pousse par la recherche, les subventions et les démonstrateurs. L'aval tire par le prix du carbone, les tarifs, les enchères, les normes et la commande publique. Sans tirage, l'offre de technologie progresse sans destination.

Six familles d'instruments publics couvrent ces besoins, et le livrable du module est une matrice instruments par maturité qui permet d'auditer un système en une page.

Les deux cadres : Europe et France

Le choix européen consiste à créer le marché par la contrainte, avec la neutralité carbone 2050 comme mission continentale et environ 93 milliards d'euros de recherche et innovation sur 2021-2027, structurés par segments de maturité et par missions.

Le dispositif français est organisé autour d'un chef d'orchestre, le secrétariat général pour l'investissement rattaché au Premier ministre, et de quatre opérateurs.

France 2030 : la mission chiffrée

France 2030 a été présenté comme une mission datée. Trois axes et dix objectifs, dont produire des réacteurs modulaires et innovants, de l'hydrogène décarboné, réduire de 35 % les émissions industrielles entre 2015 et 2030, atteindre environ deux millions de véhicules électriques par an et développer l'avion bas-carbone.

Six leviers transversaux complètent l'architecture, dont les matières premières, les composants, les talents et formations, le numérique souverain, les écosystèmes de recherche et les startups. Deux règles encadrent l'allocation : la moitié des dépenses orientée vers la décarbonation et la moitié vers des acteurs émergents, et l'exclusion de toute dépense défavorable à l'environnement.

Le contre-point a été présenté aussi : France 2030 absorbe les plans antérieurs et coexiste avec eux, ce qui rend le suivi consolidé difficile, y compris pour le Parlement. Et démontrer que les projets n'auraient pas eu lieu sans l'aide reste fragile, ce qui renvoie exactement à l'effet d'aubaine étudié la veille.

PPE3 : le cap et les trajectoires par filière

Une programmation pluriannuelle sert d'abord à réduire le risque réglementaire, en fixant des trajectoires par filière sur deux périodes de cinq ans.

Le cap de la PPE3 est explicite : passer de 458 à 650-693 TWh d'électricité décarbonée en 2035, réduire les fossiles d'environ 900 à 330 TWh, et atteindre 60 % d'énergie décarbonée dès 2030.

Par filière, la fiche de référence donne le nucléaire existant à 57 réacteurs avec prolongation vers 50 à 60 ans et 380 à 420 TWh, le nouveau nucléaire avec six EPR2 confirmés et une option sur huit dès 2026, le photovoltaïque à 48 GW en 2030 puis 55 à 80 GW en 2035, l'éolien en mer de 3,6 à 15 GW, l'électrolyse jusqu'à 8 GW et le biométhane à 47-82 TWh contre environ 9 aujourd'hui. Le décret du 13 février 2026 prévoit une revoyure en 2027, ce qui constitue l'équivalent national des portes de décision étudiées la veille.

Trois débats et la charnière de la journée

Trois débats documentés ont été cités : un volet hydrogène jugé sous-dimensionné, la filière estimant nécessaires environ 40 TWh là où 20 sont visés ; l'adoption par décret sans vote, qui alimente une contestation de légitimité ; et l'exécution par les compétences.

C'est ce troisième débat qui fait la charnière de la journée. Environ 100 000 recrutements annoncés pour la seule filière nucléaire, plus de 100 000 emplois bas-carbone à créer d'ici 2030. Une trajectoire énergétique sans système de formation dimensionné n'est pas une trajectoire, c'est une intention.