Formation CIECC · Capital humain

Former pour la transition énergétique : GPEC de filière, clusters et people case

200 000 personnes à recruter, 400 000 à former par an, 100 000 atteintes en 2024. Sans système de formation dimensionné, une trajectoire énergétique reste une intention.

Former pour la transition énergétique : GPEC de filière, clusters et people case
Première de couverture du support de formation · Jean Moïse NDOH

La dette du matin : 200 000 personnes

Ce troisième module du 17 juillet 2026, dans la formation CIECC à l'IEAM Paris, part d'un solde laissé par la matinée. Environ 100 000 recrutements annoncés pour la seule filière nucléaire, entre prolongations, EPR2 et réacteurs modulaires. Plus de 100 000 emplois bas-carbone d'ici 2030 sur le photovoltaïque, l'éolien en mer, l'hydrogène, les réseaux et la rénovation.

La matinée avait montré que le capital est disponible et que les technologies descendent leurs courbes. Le facteur limitant est humain, et un système de formation se conçoit, se dimensionne et s'audite comme un projet.

Le Mode 2 : la théorie derrière l'intitulé

L'expression « formation interdisciplinaire axée sur les besoins de l'industrie » a une théorie : le Mode 2 de production des connaissances décrit par Gibbons, où le savoir se produit dans son contexte d'application, en équipes transdisciplinaires, avec un contrôle de qualité élargi.

La lecture critique a été posée immédiatement. Le Mode 2 est un équilibre, pas un remplacement. La connaissance appliquée d'aujourd'hui vit de la recherche fondamentale d'hier, et assécher le Mode 1 tarit le Mode 2 avec dix ans de retard.

Masse critique et clusters : pourquoi la géographie compte

Trois externalités justifient la concentration géographique : un vivier de compétences, des fournisseurs spécialisés et une circulation rapide des idées. Le cluster combine concurrence et coopération co-localisées. L'avantage se construit, il ne se décrète pas.

Cinq dispositifs, cinq horizons, cinq volumes

Cinq dispositifs ont été comparés, de l'alternance et de l'apprentissage qui forment techniciens et ouvriers qualifiés au geste réel, jusqu'au doctorat.

Le dispositif CIFRE a été détaillé comme instrument à trois signatures et double apprentissage : l'État subventionne l'entreprise pendant trois ans, l'entreprise salarie le doctorant sur un sujet qui compte pour elle, et le laboratoire encadre la thèse. Le docteur apprend l'industrie et l'industrie apprend la recherche.

La GPEC de filière : des gigawatts aux métiers

Le livrable méthodologique du module est une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences à l'échelle d'une filière, conduite en cinq étapes comme un projet. La première consiste à traduire la trajectoire en charge de travail : convertir les gigawatts de la PPE3 en heures de travail par phase.

Appliquée à la PPE3, la méthode donne trois lectures d'écart. L'éolien en mer passe de 3,6 à 15 GW en cinq ans, soit un facteur quatre sur les soudeurs offshore, les techniciens de maintenance en mer et les ingénieurs câbles : un goulet où chaque projet compte les mêmes personnes que son voisin. Le nucléaire, avec 57 réacteurs et six EPR2, exige des soudeurs qualifiés, des chaudronniers et des ingénieurs sûreté dont le délai de production se compte en trois à cinq ans. Et la concurrence inter-filières fait que les mêmes métiers, soudure, électricité industrielle, gestion de projet, sont comptés deux fois par des filières qui recrutent en même temps. L'écart consolidé est donc pire que la somme des écarts déclarés.

Mon expérience de terrain confirme ce point : les compétences rares se réservent des années avant le premier acier. La gestion prévisionnelle est un sujet de contrat, pas seulement de ressources humaines.

Ce que la France a mis en face

Le levier talents de France 2030 vise 400 000 personnes à former par an aux métiers d'avenir. Le bilan officiel d'avril 2025 fait état de 100 000 atteintes en 2024, soit le quart du rythme cible. Deux leviers sur six sont consacrés au capital humain, talents d'une part, excellence des écosystèmes de recherche et d'enseignement supérieur d'autre part.

La discipline du statut des chiffres a été maintenue sur le sujet le plus politique de la journée : 100 000 sur 400 000 est un état de déploiement, pas une preuve de suffisance. La preuve serait la convergence entre flux de formés et écarts consolidés, métier par métier.

Choix Europe, choix France

L'étage européen repose sur trois instruments, dont l'institut européen d'innovation et de technologie et sa communauté dédiée à l'énergie, qui intègre formation, recherche et entrepreneuriat à l'échelle continentale, avec des masters co-construits avec les industriels.

Le pari français est de regrouper pour exister. Un paysage historiquement fragmenté entre universités, grandes écoles et organismes reste invisible séparément dans la compétition mondiale. L'établissement public expérimental fournit un cadre juridique pour atteindre la masse critique sans uniformiser.

Paris-Saclay : le cluster théorisé, réalisé

Le cas fil rouge est Paris-Saclay, avec sa mesure par les classements en 2025 : treizième au classement de Shanghai, sixième année consécutive dans le top 20 mondial, premier d'Europe continentale, deuxième au monde en mathématiques. Et, dit franchement, des positions moindres dans d'autres classements, soixante-quatrième et soixante-dixième selon les méthodologies.

C'est l'application du septième piège de la veille : un classement mesure surtout la recherche, et l'écart entre méthodologies doit être dit. La lecture par la grille du module donne un seuil de masse critique franchi, avec environ 220 laboratoires et un continuum formation-recherche, mais aussi des coûts de coordination réels.

Le people case : la sixième preuve

La proposition que j'ai portée devant la délégation est un ajout méthodologique. Le modèle classique des cinq cas d'un business case traite les compétences en creux, à l'intérieur du cas managérial centré sur l'équipe projet. L'expérience des grands programmes montre que c'est insuffisant.

Le people case exige de démontrer, chiffres à l'appui, que les compétences nécessaires au projet existent ou seront produites à temps. Cinq questions d'audit le composent, dont deux discriminantes : les métiers critiques sont-ils nommés, quantifiés par phase et confrontés au vivier réellement disponible, et la concurrence inter-projets sur ces métiers est-elle consolidée ou chaque projet compte-t-il deux fois les mêmes personnes.

Le module s'est terminé sur un livrable de conception, une académie de filière en six blocs, portée par la filière avec l'État et les régions comme cofinanceurs. L'académie exécute la gestion prévisionnelle, elle ne l'invente pas.