Transition énergétique & infrastructures

Surcapacité électrique en France : le vrai sujet est-il la production ou le pilotage de la demande ?

L’incident du 1er avril 2025 ne tranche pas à lui seul le débat énergétique français. Il révèle surtout une architecture de marché, de réseau et d’investissement qui doit mieux relier production, flexibilité, électrification et usages.

Surcapacité électrique en France : le vrai sujet est-il la production ou le pilotage de la demande ?
Transition énergétique & infrastructures · Jean Moïse NDOH

Le 1er avril 2025, le système électrique français a connu un épisode qui mérite mieux qu’une lecture binaire. Alors que les prix de marché devenaient négatifs, une partie des producteurs d’énergies renouvelables a réduit ou interrompu sa production pour des raisons économiques. La baisse rapide de l’offre a rappelé une évidence souvent perdue dans les débats énergétiques : un réseau électrique ne se pilote pas seulement avec des mégawatts installés. Il se pilote avec des signaux de marché cohérents, des moyens de flexibilité, des règles d’exploitation robustes et une demande capable d’absorber la production au bon moment.

Cet épisode a nourri une thèse forte : la France serait entrée dans une situation de surcapacité électrique. Cette lecture s’appuie sur un paradoxe réel. D’un côté, les capacités renouvelables progressent. De l’autre, la consommation demeure inférieure à ce que prévoyaient plusieurs trajectoires d’électrification. Lorsque le vent, le soleil et le nucléaire produisent simultanément dans un contexte de faible demande, les prix peuvent chuter, les revenus se comprimer et les décisions individuelles des producteurs fragiliser l’équilibre collectif.

Mais le mot surcapacité peut devenir trompeur s’il décrit une photographie comme une réalité durable. La bonne question n’est pas seulement : avons-nous trop de capacité aujourd’hui ? Elle est aussi : disposons-nous de la capacité appropriée, au bon endroit, au bon moment, pour les usages qui se développent demain ?

Une offre décorrélée de la demande

Le premier enseignement concerne la synchronisation. L’électricité se stocke encore difficilement à très grande échelle et à un coût totalement neutre. La valeur d’un mégawattheure dépend donc de son moment de production, de sa localisation et de la capacité du système à le transporter ou à le déplacer dans le temps.

Ajouter des capacités qui produisent dans les mêmes fenêtres peut provoquer une cannibalisation des revenus. Ce phénomène ne signifie pas que les renouvelables sont inutiles. Il signifie que la politique énergétique ne peut plus être une politique de volume seulement. Chaque nouvelle capacité doit être pensée avec le réseau, le stockage, l’effacement, les interconnexions, les usages industriels et la stratégie territoriale.

Le deuxième enseignement concerne les incitations. Si un producteur a intérêt à se déconnecter brutalement quand les prix deviennent négatifs, le problème n’est pas uniquement son comportement. Il réside aussi dans la conception du marché. Une architecture performante doit aligner l’optimisation de chaque acteur avec la sûreté du système. Cela suppose des mécanismes de flexibilité lisibles, une rémunération des services rendus au réseau et des obligations compatibles avec les contraintes techniques réelles.

Déplacer la priorité vers les usages

La France possède un avantage stratégique : une production électrique largement décarbonée et une base industrielle capable de concevoir, construire et exploiter des infrastructures complexes. Cet avantage ne créera cependant de valeur que si l’électricité trouve des usages productifs.

L’électrification de la mobilité, de la chaleur et de certains procédés industriels constitue une première voie. Elle peut réduire les importations d’énergies fossiles, soutenir la compétitivité et mieux répartir les coûts fixes du système. Mais elle exige plus que des objectifs. Elle demande des réseaux locaux renforcés, des solutions de financement, des équipements disponibles, des compétences et une coordination entre l’État, les collectivités, les industriels et les gestionnaires de réseau.

La flexibilité doit devenir une infrastructure à part entière. Batteries, pilotage des consommations, électrolyse, stockage thermique, recharge intelligente des véhicules et contrats d’effacement peuvent convertir une production momentanément excédentaire en valeur différée. Le sujet n’est donc pas d’opposer production et consommation. Il est de construire une chaîne cohérente entre capacité, réseau, flexibilité et usage.

L’inconnue des centres de données et de l’intelligence artificielle

Une variable peut modifier profondément l’équation : la croissance des centres de données, du calcul intensif et de l’intelligence artificielle. Les annonces d’investissement sont nombreuses, mais leur traduction énergétique demeure incertaine. Tous les projets annoncés ne seront pas réalisés, tous ne se connecteront pas au même rythme et leurs besoins dépendront fortement de l’efficacité des équipements, du refroidissement et de l’évolution des modèles numériques.

Il serait donc imprudent de considérer chaque annonce comme une demande ferme. Il serait tout aussi imprudent de bâtir une stratégie de long terme en ignorant cette nouvelle charge. Les centres de données recherchent une alimentation stable, une connexion rapide, une forte disponibilité et, de plus en plus, une électricité traçable et bas carbone. La France possède des atouts pour les accueillir, mais cette opportunité pose des questions de localisation, d’eau, de réseau, de souveraineté et de partage de la valeur.

La bonne méthode consiste à intégrer plusieurs scénarios de demande, avec des jalons de décision. Les investissements doivent pouvoir évoluer à mesure que les projets se confirment. Ce pilotage par scénarios évite deux erreurs symétriques : surinvestir sur la base d’une croissance hypothétique ou sous-investir jusqu’à créer un goulet d’étranglement.

Passer du débat de capacité à une gouvernance de portefeuille

La politique énergétique française gagnerait à être pilotée comme un portefeuille d’infrastructures. Chaque décision devrait être évaluée selon cinq dimensions : contribution à la sûreté, coût complet pour le système, flexibilité apportée, valeur industrielle et territoriale, compatibilité avec les trajectoires de demande.

Cette approche impose une gouvernance plus intégrée. Les décisions de production, de réseau, de stockage et d’implantation industrielle ne peuvent plus être prises dans des calendriers séparés. Elles doivent partager des hypothèses, des seuils de maturité et des revues régulières. Lorsqu’une hypothèse de demande change, le portefeuille doit être recalibré plutôt que défendu par inertie.

Il faut aussi distinguer le coût d’un actif du coût du système. Une technologie peut sembler compétitive isolément tout en générant des besoins supplémentaires de réseau ou de flexibilité. À l’inverse, un investissement plus coûteux à l’unité peut créer une valeur importante s’il réduit une contrainte locale ou sécurise une pointe critique.

La question réellement stratégique

Sommes-nous en surcapacité ? À certains moments et dans certaines zones, la réponse peut être oui. Sommes-nous durablement à l’abri d’un déficit ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude. L’électrification industrielle, la mobilité, le chauffage, l’hydrogène et le numérique peuvent transformer la demande. Le rythme, la localisation et la simultanéité de ces usages restent toutefois difficiles à prévoir.

La réponse responsable n’est donc ni un arrêt général des investissements, ni une course aveugle aux capacités. Elle réside dans une planification adaptative : produire lorsque la valeur système est démontrée, accélérer les usages, investir dans la flexibilité, renforcer les réseaux et réviser les choix à partir de données vérifiables.

L’incident du 1er avril 2025 n’est pas la preuve définitive d’une France qui produirait trop. Il est le signal d’un système qui doit mieux coordonner ses décisions. La performance énergétique de demain ne se mesurera pas seulement en capacités installées ou en tonnes de carbone évitées. Elle se mesurera dans notre capacité à transformer chaque kilowattheure décarboné en sécurité, en compétitivité et en valeur utile pour la société.